« Alors ? Ce couloir de la mort dans ton centre de rétention, tu t’en sors ? »

Comprendre : « Est-ce que tu tiens le coup lorsque tu accompagnes dans le service de soins palliatifs de l’hôpital ? »

Ce n’est qu’une question de point de vue, celui-ci m’a amusé : la peine capitale n’est plus d’un côté, les portes des ‘cellules’ sont toujours ouvrables de l’intérieur de l’autre côté !

Plutôt que de me lancer dans un discours militant d’avance stérile face à une provocation d’agitateur de principes, je me suis tu, je l’ai écouté comme je le fais dans ‘ce lieu si terrifiant’ : toutes oreilles, tous yeux, toutes narines, tous les pores de la peau attentifs, jusqu’à ce qu’il relance… et cela n’a pas tardé de manière prévisible par un « Moi j’pourrais pas ! », encore une portion de minute silencieuse :

« – Mais comment tu fais ? »

« – … il n’y a rien à faire… rien…

d’ailleurs, faire c’est arrêter le temps, ou le mettre au futur, ou encore – le prévoir – l’occuper – l’aliéner…

non, il n’y a rien à faire… ni à vouloir… »

« – Mais … »

« – Ni de mais ! Écoute :

« C’était la seconde fois que je le voyais ; la première fois il avait envie de se reposer, d’être seul.

« – Est-ce que vous avez envie que je reste un peu avec vous ? Ai-je demandé.

Cette fois il a dit oui, on venait de lui apporter son goûter, des petits ‘Lu’ et une boisson chaude ; il avait ajouté :

« – Je voudrais bien qu’on avance “l’échéance” »

« – Ce n’est pas l’usage ici, vous souffrez ? »

« – Non, mais à quoi bon, j’comprends pas qu’on n’ait pas le droit d’en finir. »

Il y a des réponses toutes faites qui ne me sont pas venues à l’esprit, elles seraient tombées à plat ; elles m’auraient sûrement éloigné, mis hors-jeu.

Après ce temps qu’il faut laisser au silence pour percevoir sans se tromper l’inquiétude réelle cachée derrière cette remarque, la réponse est venue toute seule :

« – Au moins ici on s’occupera toujours de vous… et vous avez vue sur les arbres. »

Je me suis levé lentement, approché de la fenêtre à peine entrouverte et le front près du carreau je cherchais du regard les perruches ou les aras qui parfois discutent de branche à branche.

« – En une semaine les feuilles ont poussé, on ne voit plus rien. Pourtant la semaine dernière j’ai vu des oiseaux verts qui ressemblent à des grosses perruches. »

« – Je les ai vus aussi ! C’est vrai que ça pousse vite en ce moment. »

« – Mais je crois qu’elles arrivent plus tard, vers dix-huit heures… La lumière est douce aujourd’hui, il fait bon dehors, vous voulez que j’ouvre la fenêtre un peu plus ? »

« – Non fermez-la plutôt, il va bientôt faire frais. »

Après avoir verrouillé la fenêtre :

« – Il y a un papa qui joue avec ses deux enfants dans le jardin. »

Et je suis revenu m’asseoir près de lui. Il croquait un autre petit ‘Lu’ à toutes petites bouchées en commençant par les quatre coins, les “oreilles” comme on les appelait lorsque j’étais enfant, et aussi “les orteils de bébé d’été” ; il dégustait chaque bouchée, qu’une gorgée humectait de temps à autre… sans se presser ni attendre très longtemps.

Il était là, lui-même, apaisé, savourant autant le temps qui passe que les pauses entre les bouchées.

J’étais là, silencieusement attentif, mais je ne le gênais plus, on s’était apprivoisé, j’étais à ma place.

« – C’est vrai… je vois les feuilles… elles ont bien poussé…

Plus rien n’avait d’importance inutile, le temps restait au présent de longs moments.

« … je vous remercie. Maintenant laissez-moi, j’ai besoin de me reposer. »

Je suis sorti en laissant la porte entrouverte, comme il me l’avait demandé, j’ai marché doucement dans le couloir pour que cet instant se résorbe au plus profond de mon être.

Quand je suis repassé, il dormait assis, la tête droite, détendu, une sorte de tranquillité l’enveloppait.

 

Accompagner, c’est être avec, c’est tout, sans mots inutiles, sans faire quelque chose…

être avec et il n’y a plus de murs ni couloirs imaginaires, et encore moins de peurs.

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