J’ai pris le dos d’un dossier comme règle et j’ai tiré un trait.

Au-dessus, j’ai écrit : « Décédé le ../../…. »

Fin de l’histoire.

 

Aucune émotion, le silence en moi ; le mental se tait dans une sorte d’apaisement : mektoub, fatum ne sont plus que des mots pour consoler, et il n’y a rien à consoler.

Être dans le silence des mots et dans le perpétuel instant du foisonnement des sensations.

À mon troisième après-midi d’accompagnement, je réalisais que je ne m’étais pas trompé en demandant d’être bénévole détaché dans un service de soins palliatifs.

 

La semaine précédente, il venait d’arriver.

Chaque fois que je passais, il dormait.

Après avoir rempli le cahier des visites, je partais déjà en retard.

Une dernière fois je me suis retourné devant sa porte ouverte, il était éveillé.

 

Je me suis présenté, pas de réponse possible, et le regard bleu s’affole dans la douleur de n’être pas compris et la rage de ne pas arriver à prononcer un mot.

Assis, je prends la main doucement, il la prend fermement, approche sa tête et me faire un baise main, on se rencontre.

Les mots n’ont pas été dits pour être écrits ou rapportés, je n’en garde aucun souvenir précis, seulement quelque chose comme « Je vous écoute, vous me parlez, non pas avec des mots mais avec vos yeux, votre visage, tout votre corps » et sa respiration hachée et courte s’est apaisée.

 

Le temps n’a plus d’épaisseur, les silences non plus.

L’Autre, moi, il n’y a plus personne, il n’y a plus deux personnes, seulement le même souffle de vie intact, universel, qui s’échange.

Rien de visible, de descriptible ne se passe ; les yeux et les visages vibrent en leurs langages, harmoniques des perceptions.

L’attention se desserre, le moment calme où les limites atteintes sont acceptées.

 

Je reviens compléter le cahier et m’en vais.

Il dort, j’appelle l’ascenseur.

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