Il y a eu un moment au cours de l’après-midi durant lequel mon attention avait un peu baissé, je m’étais laissé distraire, mes vieux démons commençaient déjà à montrer le bout de leurs cornes… Tant de contraste entre deux portes toquées et poussées… puis j’étais rapidement revenu au présent en traversant ce jardin d’hôpital, ensoleillé de printemps, de fleurs fraîchement plantées et des premières pousses arborées.

 

Cette fois il était seul. Nous avons parlé des progrès faits depuis mercredi dernier, et puis pour lui c’est venu :

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Les gens disent que j’ai l’air triste…

Ma femme me dit de n’y plus penser… même le médecin s’y met aussi ! Mais je ne peux pas, ce sont les souvenirs qui reviennent.

Mon copain d’école… 17 ans, engagé volontaire comme moi à l’époque, ils l’ont fusillé sous mes yeux parce qu’il était communiste… même si c’était une connerie, on ne fusille pas un gosse ! Pourquoi ils l’ont fait ?

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J’ai perdu un lobe de poumon, je trempais les pièces des Messerschmidt dans de l’acide…

Pourtant il y avait un Allemand qui m’a fait des signes, quand l’insigne des SS n’était pas en vue, au début je ne comprenais pas, il me montrait la poubelle… il y mettait parfois son sandwich dedans, pour moi.

Lorsqu’on a défilé dans Weimar en costume de prisonnier, je l’ai aperçu à une fenêtre, il m’a fait un signe comme ça…

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Vingt-sept semaines dans un camp de concentration… on pouvait se faire tuer sans explication…

On était sur une route, si un SS passait et qu’un ne retirait pas le calot, il l’amenait sur une marche et pan, il tombait… j’aime mieux te dire qu’on faisait gaffe !

Il avait des ‘résistants’ à l’infirmerie, ils ont tout fait pour m’aider, pour me soigner pendant un mois…

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Au début il y avait une cage avec un ours à l’entrée du camp, et ils en enfermaient un dedans…

C’était un monde d’une cruauté terrible, absolue.

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Les Allemands, pourtant ils ont Goethe… pourquoi ça ?

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Quand les Américains sont arrivés, ils nous ont donnés des cigarettes blondes et du whisky…

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Une fois j’ai un ami qui m’a dit de prendre la parole, il m’a tendu le micro, j’ai dit « non, c’est pas pour moi ». J’aurai peut-être dû témoigner… peut-être que je le ferai.

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À mercredi prochain.

 

Ce ne sont pas tout à fait ses mots, mais ceux que j’ai retenus… les phrases ont été dites plusieurs fois, toujours avec une variante du sadisme subit, jusqu’à l’intensité du bord des larmes.

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